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De la décision … – Damien Babinet

Damien Babinet : Quand nouvelle année rime souvent avec bonnes résolutions, je suis touché par la si grande difficulté à décider dont témoignent les personnes que j’accompagne. Cette difficulté, je la partage et elle est pour moi un sujet de travail personnel et de questionnement. Combien de fois me suis-je interrogé sur ce qui enfermait une décision dans un espace d’indécision.

L’adage voudrait que « choisir c’est renoncer » et pourtant, l’Élément Humain nous suggère qu’il n’en est rien. Certes, entre telle ou telle option, choisir l’une c’est incontestablement faire le deuil de l’autre mais ce deuil ne pourrait-il pas être la partie émergée de l’iceberg ?

En effet, si on accepte l’hypothèse que derrière chaque choix réside un bénéfice plus ou moins conscient, alors il n’y a plus renoncement mais option pour ce bénéfice là en particulier. Cette perspective est intéressante si l’on place le choix en arrière-plan de nos comportements car alors je choisis mes comportements en fonction des bénéfices attendus, dont l’un est de ne pas être confronté aux peurs dont je me protège. Prendre conscience de ce moteur permet de sortir d’une logique de besoin pour aller vers une logique de responsabilité. La relation à soi et aux autres peut alors devenir plus ouverte, les bénéfices attendus peuvent être explicités, partagés, clarifiés, les jeux psychologiques dénoués.

Cependant, choisir n’est pas décider, la décision précède le choix. Une faille sépare les deux, la faille de l’être.
Je peux choisir par raison alors que décider relève de la nécessité d’exister. Décider de l’orientation de sa vie, décider de son rapport à soi, de son rapport aux autres, de la manière d’être au monde suppose d’échapper dans l’instant au fond provisoire sur lequel ont émergé les décisions d’hier.

C’est une percée existentielle qui s’opère dans un acte de renaissance à soi.

Henri Maldiney écrit dans « Penser l’homme et la Folie – Psychose et Présence » :

Une décision s’inaugure elle-même à partir d’un état critique où quelqu’un n’est pas quelque un, mais où il est mis en demeure d’être soi ou de n’être pas.

La décision échappe à son auteur, elle émerge malgré lui. Ce quelqu’un est singulier et comprend tous les prédicats de son existence. Ce sont tous les possibles que concentre la décision avant qu’elle ne soit, pressée d’être par l’urgence d’un état critique. Dans un autre registre, celui de l’organisation, John KOTTER pose ce sentiment d’urgence comme étant le socle d’un changement enfin rendu possible.

Maldiney poursuit avec :

Elle [la décision ndla] est, à franchir la faille où il défaut à soi, un acte de transcendance infinie par lequel s’opère « le passage d’une discontinuité finie à la continuité d’une finitude ». (Viktor von Weizsäcker, Der Gestaltkreis)

La forme de la décision n’est pas un ensemble d’émergence qui peut exister et perdurer par lui-même, elle résulte de la spontanéité du mouvement. La décision suppose un état de non-retour possible aux moments qui se répètent ; elle s’inscrit, dans un instant présent qui se succède à lui-même, à l’intérieur d’un espace-temps fini.

Cet espace-temps de la décision me semble essentiel. La décision, en émergeant d’elle-même, définit une articulation entre un avant et un après, une articulation qui ne peut se conjuguer qu’au présent. Convoquer le futur à cet instant présent précis, clôt toute éventualité d’une émergence possible car c’est inscrire le moment présent dans une dimension ou il ne peut plus être lui-même, riche de tous ses possibles. L’espace d’émergence de la décision devient encombré d’évènements encore inadvenus qui déportent son origine là où elle ne peut-être, dans un futur hypothétique ou fantasmatique. Dans une symétrie de sens, la décision ne peut s’inscrire dans un présent qui ne serait que décadent et réduit à un imparfait qui n’en finit pas. La décision en perdrait là aussi tous ses possibles.

L’histoire de Marie témoigne de cette difficulté à décider au présent, en présence et dans l’ouvert. Toute décision était, pour Marie, soumise à l’emprise des futurs possibles et ancrée dans ses expériences passées. Changer d’emploi, Avoir un enfant, Trouver de la stabilité et de la sérénité, Construire un couple se trouvaient hypothéqués par toutes les conséquences possibles de ces décisions, comme si le futur se déversait dans le moment présent encore habité par les décisions d’un passé non clos. Aussi, Marie s’inscrivait dans un présent inexisté fait d’une succession de « maintenant » qui se ressemblent.

Maldiney m’éclaire lorsqu’il écrit :

A l’instant de la décision rien n’advient de l’avenir ni du passé. Le présent de la décision est celui d’une présence qui ne m’arrive pas. Il n’est ni l’ultime incidence du temps qui vient ni le premier moment décadent du temps qui s’en va : il est extatique et inaugural. Il n’interpole en lui ni passé ni futur mais il fonde l’avenir à partir duquel le temps peut arriver et se verser en décadence dans le passé. Ainsi soustrait à toute pression incidente comme à toute pesanteur décadente, libre d’hypothèse comme de sédimentation, il est sans charge d’époque ; et pourtant il n’est pas inerte ou mû, mais mouvant.

Une décision est parfois un acte périlleux qui nous place face à la faille qu’elle ouvre sous nos pieds, et qui nécessite de faire un pas au-devant de soi « dans cet acte de transcendance infinie » ; ce n’est que ouvert à cet essentiel qu’il est possible d’éprouver la peur de la chute, d’oser la certitude de l’impossible retour et l’incertitude d’un avenir qui se fonde dans ce présent-origine, lui qui n’est déjà plus.

Ainsi se fait le passage de la liberté au destin pour tout être dont l’essence n’est pas essance mais existence

écrit Henri Maldiney.

La décision, tout en ouvrant la faille, en est le pont. Elle est ouverture sur l’existence, au sens de l’épreuve jusqu’à la déchirure du fond provisoire sur lequel nous posons nos certitudes et nos choix.

La décision convoque ce qui est essentiel dans ce présent-origine fondateur et libère celui qui un jour voudrait reconsidérer cet instant, en « faisant de certains moments de nouveaux présents ». Le présent de la décision, s’il engage irréversiblement, est ouvert sur celui de la re…décision.

Damien BABINET
Consultant-Coach en Organisation et Management
LHEP – ICS facilitator
www.sunergos.fr

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2 commentaires

  • Benoît LEGRISle 19 janvier 2015  

    Sur la question de la décision, deux livres sont pour moi très éclairants et opératoires:
    – « Pratiques de la décision » (3° édition 2013)
    – « Discerner pour décider » (2014)
    de Laurent Falque et Bernard Bougon, chez Dunod.
    Ces approches sont soutenues par l’Institut de Discernement Professionnel (Cf. http://www.discernement.org)
    Bien cordialement,
    Benoît Legris (membre de la Société des Coachs et Consultants Gestaltistes)

  • DRIADle 19 janvier 2015  

    Bonjour Damien, merci pour ce billet fort intéressant.
    Permettez moi de dire qu’il est aussi riche d’information et de philosophie que de complexité à l’image de l’instant où la décision s’impose.

    Décider est une action de l’esprit, il s’agit pour la personne de trancher entre un certains nombre de possibilités dont chacune peut mener au but ou à la solution s’il s’agit de défis à relever. Il me semble que notre capacité de décision reflète ce que nous croyons dans le passé, le présent et ce que nous projetons dans le futur. Cette projection est accompagnée de nos peurs, celles de ne pas honorer nos décisions, celles de se préparer à accepter les conséquences.
    Chacun va réagir en fonction de son mode de fonctionnement, de ses empruntes archaïques (notre petite enfance) et expérimentales (notre cheminement adulte). Vous avez accompagné des personnes qui ont du mal à décider, de mon côté j’ai accompagné des personnes qui ont du mal à choisir! ou est l’os?
    Effectivement choisir n’est pas décider, car entre les deux il existe une étape incontournable: la délibération.
    Je pense que ceux qui présentent la faille de la décision sont confronté au problème de délibération, une sorte de pacte entre l’objet de décision et la réflexion individuelle: « maintenant que j’ai fait mon choix, je dois décider d’aller de l’avant en mettant en action les éléments de mon choix » pour ce faire, je dois faire appel à mon médiateur interne qui me guidera en toute conscience des risques (ou conséquences). Au delà de la peur de l’échec, cette capacité de faire appel au médiateur est, à mon sens, la source de blocage de l’indécision.


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