Le projet coach'abondance a permis, de février 2012 à février 2016, de mettre à la disposition des professionnels de la relation des informations et articles qui concourrent à leur professionnalisation.
Le projet est clos, nous avons le plaisir de vous offrir les contributions singulières des auteurs qui ont contribué au projet.

La question du sens – Jean-Paul Sauzède

Jean-Paul Sauzède : Je viens de subir un accident qui m’handicape pour quelques mois. Une collègue coach, pleine sans doute de sollicitude et de bienveillance à mon égard, m’écrit : « Rien ne nous arrive par hasard. J’imagine que tu sauras trouver le sens de ce qui t’arrive ».

Sa réaction m’a mis en colère et m’a replongé dans de multiples situations de coaching.

Car nombreux sont nos clients qui sont aux prises avec une situation violente (séparation, deuil, accident, licenciement) qui fait irruption en cours de coaching ou au contraire qui provoque leur démarche et les incitent à pousser notre porte. Comment réagissons-nous ?

Il est nécessaire de nous arrêter pour interroger nos réactions, la manière dont nous reformulons ou nos questions qui traduisent nos croyances. Ces dernières sont des méta-systèmes qui construisent notre représentation du monde. Elles demandent à être interrogées car elles orientent nos choix théoriques et nos modes d’interventions.

Par exemple, si mon client a un accident de voiture en venant à son rendez-vous de coaching, quelle sera ma réaction ?

Certains coachs vont déjà donner leur propre interprétation : « Vous ne vouliez donc pas venir au rendez-vous ? », avec une fausse interrogation qui ne demande qu’approbation ! Voire même avec une pointe de jugement dans cette assertion : « C’était donc si difficile de venir que vous avez préféré avoir un accident ! ». Ce qui n’est qu’une interprétation centrée sur la séance, excluant l’irresponsabilité du client ou le surgissement du malheur. Trouver du sens permet parfois de mieux accepter, voire même occulter, la violence existentielle qui fait irruption.

D’autres pourront dire comme ma collègue : « Il n’y a pas de hasard », ce qui est encore une autre interprétation qui peut laisser entendre que ni le hasard ni la malchance n’existent. Tout ce qui peut advenir survient dans une intention. C’est donc bien l’indication que cet accident a un sens certain, voire même qu’il a été décidé par une volonté supranaturelle qui elle sait, peut-être malgré nous, ce qui doit nous arriver voire même dans quelle intention cela nous arrive ! Peut-être même y aurait-il un message caché dans cet accident survenu « pas par hasard » !

Une telle affirmation est à mon avis dangereuse, car elle laisse entendre que tout a du sens (rien n’est moins sûr) et qu’il y a une volonté, une intelligence organisatrice qui elle sait, peut-être mieux que nous, ce qui nous arrive et pourquoi.

Rajoutons à cela, si vous partagez cette assertion, que s’il n’y a pas de hasard, qu’y a-t-il donc? Une volonté, divine, supranaturelle, un deus ex-machina qui décide pour nous, choisit de provoquer un accident ?

Poussons plus loin : Cette volonté qui décide pour nous le ferait pour notre malheur ou pour notre bien? Vraisemblablement pour notre bien même si cet accident de voiture nous coûte physiquement, au risque peut-être de provoquer un homicide, et nous fait rater une séance de coaching ! En poussant ce système de pensée encore plus loin, on peut aboutir à : « Tu ne sais pas encore pourquoi tu souffres dans ton deuil, ou ton accident, mais un Autre que toi sait et c’est pour ton bien. »

Ce type de croyance s’apparente à un discours théologique fondamentaliste, fréquent au sein de milieux spirituels conservateurs, dans lequel nous sommes objets de ce qui nous arrive, subissant un ordre du monde qui dépasse nos logiques et nos organisations rationnelles, soumis à une volonté sans hasard, qui elle sait ce qui est ordonné pour notre bien !

Hélas ce type de croyance, qui s’apparente à une pensée magique, se retrouve souvent sous une forme plus laïque dans les milieux du développement personnel et du coaching. Là où nous cherchons à favoriser l’initiative et la liberté du client, nous risquons d’insinuer des croyances qui rendent nos clients objets de ce qui leur arrive. Personnellement, je ne rentre pas dans ce système de croyances et mes choix théoriques en Gestalt-coaching et systémique vont à l’encontre de ces présupposés.

D’autres encore vont considérer ces accidents comme des révélateurs ou symptômes d’un problème qui est ailleurs. Sortes de cris plus ou moins ténus et muselés de quelque chose qui souffre ou dysfonctionne et qui n’ose pas se dire. C’est encore une croyance et une représentation des soubresauts de nos existences comme étant l’écho d’une parole ou d’une situation restée encore masquée. Qu’est-ce qui ne se dit pas dans ce qui se dit ? Qu’est-ce que cet accident montre du doigt ?

Pourquoi une telle interprétation ? Les blessures que nous subissons ne sont pas nécessairement significatives et encore moins inscrites dans un processus de causalité. Tout n’a peut-être pas de sens, et tout n’arrive pas « à cause de… ».

Il y a de mon point de vue un risque violent et réducteur à enfermer nos clients dans ces processus de causalité. Comme si c’est lui mon client qui est à l’origine de son accident. On connaît ces accusations stupides : « C’est Pauline, elle s’est fait un cancer du sein ». Non seulement Pauline souffre, mais cette présentation-accusatrice pourrait ainsi lui rajouter la culpabilité d’avoir généré son propre mal. Nous reviendrons dans un autre article sur les somatisations et le sens éventuel que nos clients peuvent leur donner.

Nous pouvons enfin, par prudence et respect de notre client, soutenir le sens que le client voudra bien mettre à son accident. C’est la posture que je veux privilégier dans ma pratique. Seul est légitime le sens que le client met sur ce qu’il vit. C’est à lui, et à lui seul s’il le souhaite, de donner une interprétation.

Mais soyons vigilants, car volontiers nous insinuerons le nôtre, inspiré malencontreusement de nos systèmes de croyances. Or de mon point de vue, coacher, c’est accompagner le client dans sa quête singulière de sens ou d’absence de sens et l’acceptation de ce qu’il traverse comme une étape de sa construction.

Je crois essentiel que dans de telles situations nous soyons attentifs à nous interroger sur les croyances que nous risquons de projeter abusivement sur nos clients, sous prétexte de répondre à la question du sens qui peut-être, n’a pas de réponse !

Jean-Paul SAUZEDE

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Jean-Paul Sauzède

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6 commentaires

  • François BALTAle 2 juin 2014  

    Cher jean-Paul,
    je te souhaite un prompt rétablissement, ainsi qu’à notre collègue coach qui confond visiblement besoin de sens, dans l’après-coup, et sens pré-existant. Comme toi, je pense (crois) que notre travail d’accompagnant c’est d’aider la personne frappé par le hasard (oui, le hasard, ça existe, n’en déplaise aux tenants de la toute puissance de la pensée ou à l’antienne usée de « il n’y a pas de hasard ») à donner une place dans sa vie à cet inattendu. Mais lui trouver/faire une place, ce n’est pas présupposer qu’il en avait une avant.
    Bonne convalescence
    Amicalement
    François

  • Sabine Huguet Astouxle 2 juin 2014  

    Merci infiniment Jean-Paul, pour ton témoignage et ce recadrage très utile.
    J’ai moi même été récemment interpellée dans un groupe d’intervision sur mes réactions et questions qui tenaient davantage de la projection que de la question ouverte … Salutaire. La morale de cette histoire (je suis dans les fables de La Fontaine avec ma fille…) : vigilance quant aux projections bien sûr et juste posture dans notre cadre de référence pour nous garder des attitudes dogmatiques.
    Je rajoute une invitation à la bienveillance envers soi, coach un jour coach toujours, certes mais humain avant tout. Tant mieux si « les sorties de route » comme tels, sont propices à du partage et à du feed forward !
    Bon rétablissement Jean-Paul , solidairement Sabine

  • Lynda DRIADle 2 juin 2014  

    Bonjour Jean-Paul,

    Merci pour ce témoignage fort intéressant et arrivant à point car pas plus loin qu’hier, j’ai eu ce même débat avec une collègue coach. Je soutenais en effet que dans notre pratique, un client qui aurait vécu une expérience douloureuse quelle que soit son origine, lui appartient d’interpréter ou non ce qui lui arrive si il en ressent le besoin La posture du coach se limitera finalement à écouter activement l’expérience de son client et à l’accompagner pour sortir de son deuil et rebondir.
    Votre expérience nous alerte sur la dangerosité de la projection de nos croyances sur le client, n’oublions pas que notre parole de coach est celle qui libère les esprits et non celle qui les enferme dans un cadre particulier.

    Bon rétablissement!
    Lynda

  • REINCZ Sylviele 4 juin 2014  

    Bonjour,

    Et oui, bien souvent l’intention est d’aider l’autre mais quand l’attention remplace l’intention, ne laisse t-elle pas justement place à l’autre dans sa perception de ce qui lui arrive. C’est à lui et seulement à lui de donner un sens ou pas… Combien de grands handicapés vous diront que leur vie à changer au point de ne pas regretter leur précédente condition, on peut accompagner l’autre sur un chemin mais si c’est lui qui l’a choisi, tant en actes qu’en pensées.

  • massu-dugardle 6 juin 2014  

    Comme je vous comprends, pour avoir vécu la même remarque après une double fracture de la cheville rageante. De plusieurs personnes y compris coach. Très en colère et en plus c’est culpabilisant.
    Vous avez raison, le sens n’est pas donné par l’accident de façon immanente. Par contre 4 années après je vois ce qui est né autour de mon canapé ; les rencontres que cet accident a permis de créer, les liens que j’ai tissés, les temps morts et les temps de vie.
    Bon courage, parce que sur le moment c’est rude.
    Nicole Massu-Dugard

  • Cerdanle 9 juin 2014  

    Waouh ! merci pour cet élégant recadrage. J’aime bien découvrir d’autres éclairages quand je les demande, et parfois il arrive que je sois prête à les  »intégrer ». Aussi je tente d’en faire autant quand j’accompagne une personne, en précisant, autant que possible, au départ, la façon dont je travaille, ce que je peux partager, écouter.
    Et je me dis que lorsque l’éclairage ne nous convient pas nous pouvons peut-être en changer.
    bon rétablissement


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