Le projet coach'abondance a permis, de février 2012 à février 2016, de mettre à la disposition des professionnels de la relation des informations et articles qui concourrent à leur professionnalisation.
Le projet est clos, nous avons le plaisir de vous offrir les contributions singulières des auteurs qui ont contribué au projet.

La Montagne aux trois questions

Ce conte du Vietnam nous est proposé par Flavienne Sapaly-Penjon, coach et psychothérapeute jungienne, qui nous offre également son interprétation analytique.

Il était une fois un jeune étudiant très malheureux. Rien qu’en regardant sa figure, on devinait pourquoi : il était laid. Avait-il le nez rouge ? Les cheveux verts ? Les oreilles trop grandes ? Les yeux de travers ? Personne ne le sait plus aujourd’hui. Mais aucune jeune fille n’en voulait pour époux, aucun garçon n’en voulait pour ami.

Et lorsqu’il se présenta aux concours d’État, l’huissier lui interdit d’en franchir la porte.

– Pas question de devenir fonctionnaire avec une tête pareille ! Les gens en perdront tout respect pour les mandarins ! Même le roi, que le Ciel le protège, en serait ridiculisé !

« C’est trop injuste ! pensa l’étudiant en s’en allant, tête basse. Je ne l’ai quand même pas choisie, ma figure ! »

Et puis il se rappela une berceuse que lui chantait sa mère, lorsqu’il était tout petit.

Au pays de l’ouest au pays des orages,

il y a une montagne qui touche les nuages.

La Terre y rencontre le Ciel étoilé,

trois génies, trois réponses … Mais comment y aller ?

« Je dois trouver cette montagne. Je l’escaladerai et demanderai aux génies pourquoi j’ai été affligé d’une figure aussi disgracieuse ! » se dit l’étudiant. Et il partit vers l’ouest. Il marcha longtemps.

Au début, il dormait dans les champs. Il craignait les moqueries qui l’accueilleraient dans les auberges. Mais au fur et à mesure qu’il avançait, les villages étaient plus petits, les distances entre eux plus grandes. La route devint un sentier étroit qui commençait à grimper. Parfois, lorsqu’il faisait clair, on voyait une montagne entourée de brumes flotter au-dessus de l’horizon. Et les orages étaient de plus en plus fréquents, de plus en plus violents.

« Je suis sur le bon chemin », se dit l’étudiant.

Un soir, un orage terrible se déchaîna. Le tonnerre grondait, les éclairs déchiraient le ciel. L’étudiant était trempé jusqu’à l’os. En voyant une ferme isolée, il prit courage et frappa à la porte.

Un vieil homme aux yeux tristes lui ouvrit.

Il ne sembla pas remarquer la laideur de son hôte. Il l’accueillit, le nourrit, l’invita à se réchauffer auprès du foyer, comme si l’étudiant était un visiteur de marque. Ce n’est que le lendemain qu’il demanda :

– Excusez la curiosité d’un vieil homme … mais que faites-vous, un étudiant, dans ce pays perdu, si loin des écoles ?

– Je cherche la Montagne où le Ciel rencontre la Terre. On dit qu’on y trouve réponse à toute question … et je voudrais savoir pourquoi je suis si laid …

Le vieillard soupira.

– Chaque homme porte un malheur, dit-il. Moi, par exemple, j’ai une fille unique que j’aime par-dessus tout, mais la pauvre est muette. Voilà pourquoi j’habite si loin de tout village : pour que ma fille ne sache pas qu’elle est différente des autres … S’il vous plaît, lorsque vous aurez atteint la Montagne, pourriez-vous y demander pourquoi ma fille est muette ?

– Je vous apporterai la réponse à mon retour ! promit l’étudiant en continuant son voyage.

Le sentier passait à travers une forêt sombre et épaisse. Des oiseaux étranges sifflaient. Des serpents silencieux glissaient le long des arbres dont le feuillage cachait le ciel. Des singes se balançaient en ricanant d’une liane, à l’autre.

À la tombée de la nuit, alors que l’étudiant se demandait s’il ne finirait pas dans le ventre d’un tigre, il déboucha soudain dans une clairière, devant une petite hutte entourée d’un jardin merveilleux. Encouragé par l’accueil amical de la veille, il frappa à la porte.

– Sois le bienvenu ! C’est bien la première fois que j’ai un visiteur, s’écria joyeusement l’ermite qui ouvrit. Entre, entre donc ! Et que se passe-t-il, pour qu’un étudiant se mette à parcourir cette forêt du bout du monde ?

– Je cherche la Montagne où le Ciel rencontre la Terre, pour demander pourquoi je suis si laid…

A chaque homme son malheur, soupira l’ermite. Même moi, qui vis retiré, je ne puis vivre complètement heureux. Ma grande joie, c’est mon jardin, et en son milieu, il y a trois orangers. Je les soigne tous trois avec autant d’amour, mais un arbre seulement porte des fleurs et des fruits, et les deux autres restent secs comme si c’était l’hiver toute l’année. Si tu arrives au sommet de la Montagne, pourrais-tu demander pourquoi deux de mes arbres chéris ne fleurissent jamais ?

– Je vous apporterai la réponse à mon retour ! dit l’étudiant, en quittant l’ermite le lendemain à l’aube.

La Montagne semblait toute proche, mais il savait que la route serait longue. La forêt finissait et le sentier avait disparu. Sur la Montagne entourée de nuages, l’étudiant grimpa parmi des rochers noirs et escarpés. Des traînées de brouillard flottaient dans l’air silencieux. Il n’y avait plus d’oiseaux, seul un aigle s’élevait de temps en temps jusqu’à ces hauteurs.

Et puis un torrent bouillonnant arrêta l’avance du jeune homme. Les eaux étaient profondes, rapides, tourbillonnantes. Impossible de les traverser à gué ou à la nage. Et il n’y avait ni barque, ni pont, ni tronc d’arbre en vue. Le voyageur s’assit sur une pierre et regarda le sommet qui se dressait devant lui. Les traînées de brouillard l’entouraient, comme une ronde de jeunes filles moqueuses. Devoir rebrousser chemin, si près du but…

– Tiens, tiens, il y a trois siècles que je vis ici, et voici le premier homme à parvenir si haut ! dit une voix étrange.

L’étudiant sursauta. Il regarda tout autour de lui mais ne vit personne. Là, dans l’eau, il n’y avait qu’une vieille carpe gigantesque aux yeux écarquillés.

– Je me demande ce que tu cherches dans ce désert, dit la voix, tandis que la carpe faisait des bulles d’air, une pour chaque mot.

Et bien que ce fût contraire à tout ce qu’il avait appris sur les poissons, l’étudiant dut bien admettre que c’était elle qui parlait.

– J’essaie d’atteindre le sommet de la Montagne pour poser une question, dit-il.

– Pourrais-tu en poser une aussi de ma part ?

– Volontiers.

– Et tu n’en riras pas ?

– On s’est trop souvent moqué de moi pour que j’ose me moquer de qui que ce soit.

– Alors, monte sur mon dos ! dit la carpe.

Et, tout en nageant, elle ajouta :

– Toute carpe âgée de plus de cent ans peut devenir un dragon. Il suffit qu’elle saute par-dessus le pont qui se trouve en aval, et qu’on appelle le Pont-aux-Dragons. Tous mes amis l’ont déjà franchi, moi seule n’y arrive pas …

– J’en demanderai la raison, je le promets ! dit l’étudiant en sautant à terre.

– Bonne chance ! Je t’attendrai ici ! fit la carpe, en agitant sa queue en signe d’adieu.

Le jeune homme disparut dans le brouillard. Il grimpait en cherchant à tâtons son chemin parmi les rochers. Il escalada des parois lisses, monta de plus en plus haut, à travers pierrailles et nuages.

Il arriva enfin au sommet. C’est comme un petit balcon suspendu, comme une barque dans le ciel. Trois vieillards souriants semblaient y monter la garde.

– Puisque tu as entrepris ce voyage difficile, ta question doit être très importante, dit le premier, et sa voix ressemblait au vent du matin dans les bambous.

– Le Ciel nous a envoyés à ta rencontre, comme récompense pour ton courage et ta persévérance, dit le deuxième, et sa voix était comme le bruissement des cocotiers à midi.

– Nous te dirons ce que nous savons, dit le troisième, et sa voix était comme la brise du soir sur la mer.

L’étudiant les salua d’une révérence.

« Si la carpe ne m’avait pas aidé à traverser le torrent, je ne serais jamais parvenu jusqu’ici », pensa-t-il, et il demanda :

– Pourquoi mon amie la carpe, qui désire tant devenir dragon, n’arrive-t-elle pas à sauter par-dessus le Pont-aux-Dragons ?

– Parce qu’elle avala une émeraude lorsqu’elle était jeune. C’est ce joyau qui l’attache à la Terre, dit le premier génie.

L’étudiant s’inclina pour le remercier et allait poser sa question, lorsqu’il se rappela l’ermite jardinier. « S’il ne m’avait hébergé, je serais peut-être mort », pensa-t-il, et il demanda :

– Pourquoi deux des orangers de mon ami l’ermite ne portent-ils ni fleurs ni fruits, alors qu’il les soigne autant que l’oranger qui en porte ?

– À cause de ce qui dort sous leurs racines, dit le deuxième génie. Ton ami se retira du monde, pensant que, loin des villes, les hommes sont plus près du bonheur, que c’est en terre vierge que poussent les plus belles fleurs. Mais il ne sait pas qu’il y a très longtemps un brigand enterra un trésor dans sa clairière. L’or tue la vie, aussi bien dans les villes que dans les jardins. C’est l’or sous leurs racines qui empêche les deux orangers de fleurir.

L’étudiant s’inclina à nouveau pour remercier.

– Il ne te reste qu’une question. Réfléchis bien avant de la poser, murmura le troisième génie.

L’étudiant s’apprêtait à poser sa question, mais le sourire du génie lui rappela le vieillard triste qui l’avait accueilli pendant l’orage, le premier homme qui ne s’était pas écarté ni moqué de lui, père d’une fille muette … Ne pas pouvoir rire et chanter, n’était-ce pas pire que d’être laid ?

– Pourquoi. .. Pourquoi la fille du vieillard est-elle muette ? demanda-t-il.

Et sa voix tremblait juste un tout petit peu.

– Parce que l’homme juste et lettré, l’époux dont elle rêve en silence, n’a pas encore surgi dans sa vie, dit le troisième génie.

Et tous trois disparurent dans les nuages.

L’étudiant frissonna. Il remarqua soudain combien il faisait froid sur ce pic balayé par les vents. Lentement, tristement, il commença sa descente.

Lorsqu’il arriva au bord du torrent, la carpe l’attendait.

– Il paraît que tu as avalé une émeraude jadis, et que c’est elle qui t’empêche de sauter assez haut ! lui cria-t-il.

– Mais oui, je l’avais complètement oublié ! rit la carpe.

Et lorsqu’ils ont atteint l’autre rive, elle cracha le joyau aux pieds du jeune homme.

– Garde-la en souvenir de moi ; elle te portera bonheur ! dit-elle.

Et puis, bondissant et frétillant de joie, elle entreprit son voyage de dragon.

Le cœur serré, l’étudiant la suivit du regard jusqu’à ce que sa dernière bulle ait disparu derrière les pierres moussues du torrent. Puis il ramassa son cadeau et continua sa route.

Il fait déjà nuit lorsqu’il atteint la hutte de l’ermite ; mais en entendant la réponse des génies, le vieil homme ne tint plus en place. Sans attendre l’aube, il se hâta vers les orangers, bêchant à la lumière de la lampe que lui tenait l’étudiant.

Et, pour sûr, voici le trésor parmi les racines !

– Pour moi, les fruits de mes orangers sont les plus merveilleux trésors ! dit-il. Que veux-tu qu’un vieil ermite fasse de ces bracelets et boucles d’oreilles ? S’il te plaît, offre-les de ma part à celle qui sera ton épouse !

« Avec ma figure, je n’en aurai jamais », pensa l’étudiant. Mais il ne voulut pas gâcher la joie du jardinier par ces pensées lugubres, et le vieil homme insista tellement qu’il ne put refuser.

C’est ainsi que le lendemain matin il quitta la hutte avec toutes les bénédictions de l’ermite, un paquet de bijoux dans une main, et dans l’autre quelques rameaux des orangers fleuris pendant la nuit.

Il traversa la forêt, descendit vers le pied de la Montagne et, à la tombée du jour, arriva à la ferme isolée de son premier hôte. Dans la lumière du soleil couchant, elle semblait abandonnée. Des herbes poussaient sur le seuil et dans les fissures des murs. Dans la cour, une jeune fille vêtue d’une robe de soie fanée distribuait du grain aux poulets.

« C’est probablement la fille muette, elle a l’air si triste », pensa l’étudiant. Il imagina la joie du père en apprenant que sa fille retrouverait la parole et épouserait un grand lettré, et soudain il ne se sentit plus si malheureux de ne pas avoir reçu de réponse à sa propre question.

Il pressa le pas et frappa au portillon.

La jeune fille leva les yeux, les ouvrit tout grands d’étonnement, elle laissa tomber son panier et s’approcha du portillon.

Et l’étudiant eut l’impression qu’elle ne marchait pas, mais glissait dans l’air comme un papillon, que son sourire aussi était différent de tous les sourires qu’il avait jamais vus, ni moqueur ni provoquant, mais chaud et doux comme une lampe au crépuscule.

– Soyez le bienvenu, seigneur … Nous vous attendions, dit-elle lentement.

Sa voix était comme une clochette d’argent toute neuve, et elle rougit comme une pivoine.

Et puis ? Demanderez-vous.

Et puis le père dansa de joie en entendant sa fille parler, et la donna en mariage à l’étudiant enfin heureux. Et puis le regard plein d’amour de sa jeune femme persuada notre héros qu’il n’était pas si laid, après tout ; ce qui lui valut un air si joyeux et un sourire si radieux que bientôt tout le monde le jugea une personne fort agréable, bien que ni son nez, ni ses cheveux, ni quoi que ce soit d’autre ait changé. Il n’était pas question d’écarter un homme si calme et si gai d’un concours ou d’une charge importante. Et plus tard, personne ne put jalouser ou flatter quelqu’un doté d’une tête si gentiment comique et si comiquement gentille … Même pas lorsqu’il devint Premier ministre !

Transmis par Flavienne Sapaly-Penjon :

J’offre aux coachs une analyse personnelle d’un conte du Vietnam (la Montagne aux trois questions) afin d’en extraire le message qu’il pourrait délivrer à notre société et aux coachs en particulier.

Un conte d’actualité …
Le conte « la montagne aux trois questions» est d’une actualité étonnante : il nous renvoie aux questions fondamentales de notre société sur l’importance accordée à l’image ; il nous propose un parcours de réconciliation avec nous-même et nos « laideurs ».

… Sur la difficulté d’être différent dans un monde où règne un modèle de « perfection ».
Si l’on observe le modèle de perfection établi dans le milieu culturel dans lequel les individus évoluent, notamment dans le monde de l’entreprise, la norme prime sur la différenciation.

(… Lire la suite en téléchargeant le fichier ci-dessous).

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Un commentaire

  • Michèle Chazeuille 19 janvier 2013  

    Le processus d’individuation à l’œuvre dans ce conte m’a évoqué la démarche initiatique en franc-maçonnerie. Les deux démarches ont de nombreux points communs, (« coïncidences ou jeux d’influences » ?) : le travail sur les symboles, les mythes, la recherche de la Lumière, la persona…
    Nous avons là une belle illustration de l’aridité du chemin à parcourir pour accéder à sa spiritualité, à Soi, en somme. « Ein Weg ist ein Weg, auch im Nebel » disait le poète.


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